Robert Zarader: “Macron cherche à être autant l’homme de l’incarnation que l’homme de l’action”

Economiste et expert reconnu en communication, Robert Zarader a été le proche conseiller de François Hollande durant sa campagne présidentielle de 2012. Après la renonciation de ce dernier à se présenter lors de l’élection présidentielle de 2017, il apporte son soutien à Emmanuel Macron et participe au développement d’En Marche. Il a fait paraitre en juillet 2017 à la Fondation Jean Jaurès L’Economie du Partage pour Partager l’Economie. Robert Zarader a accepté de rencontrer une nouvelle fois les membres du Cercle du Comitium pour revenir sur ce début de quinquennat et sur l’avenir du paysage politique français.

 

Emmanuel Macron reprend à son compte la stratégie théorisée par Jacques Pilhan il y a 40 ans, celle de la maitrise de la parole et du temps, il aime d’ailleurs se mettre en scène, jusque sur son portrait officiel, comme le maître des horloges. Cette approche théorisée avant même la campagne de 2012 dans la revue Esprit par le Président de la République est très loin de la posture du président normal, pensez-vous que la parenthèse ouverte par Sarkozy et poursuivie par Hollande d’une présidence sur tous les fronts se referme pour longtemps ?

 

En vérité ce n’est pas très « pilhanesque ». C’est la personnalité de Mitterrand et non celle de Jacques Pilhan qui a conduit à ce style de communication et plus largement de présidence. Macron a lui aussi une posture qui lui est propre bien qu’il soit tout à fait exact de noter qu’il se nourrit des erreurs de son prédécesseur et qu’il s’applique à agir et à apparaitre comme l’anti-Hollande. Cela dit, si on devait remonter à l’époque de François Mitterrand, il est difficile de ne pas voir une certaine filiation quant au machiavélisme dont a fait preuve le Président de la République dans sa gestion du départ des ministres du Modem. Le paradoxe c’est que les dernières élections présidentielles n’ont pas vu un candidat providentiel émerger face aux français, à part peut-être Mélenchon dans une certaine mesure.

 

Pourtant, dès son arrivée à l’Elysée et alors que la société française est très divisée, Macron a voulu montrer qu’il était cet homme-là en s’aidant beaucoup de la stature que confère la fonction présidentielle. Ce positionnement a sans doute été le fruit d’une longue réflexion et ne lui est pas apparu le jour de son élection, il l’avait d’ailleurs largement théorisé dans une interview donnée à Challenge.fr en novembre 2016 (NDLR : dans cette interview le candidat de l’époque vante les bienfaits d’une présidence gaullo-mitterandienne : « autorité qui est reconnue parce qu’elle n’a pas besoin d’être démontrée, et qui s’exerce autant en creux qu’en plein »). En ce qui concerne le temps, il ne faut pas y voir qu’un simple signal de l’ordre de la communication, il ne faut pas oublier en outre qu’Emmanuel Macron a un rapport qui lui est tout à fait personnel au temps, sa carrière politique fulgurante n’a été qu’une succession de choix faits à des moments très réfléchis.

 

Cette stratégie semble avoir ses propres limites. Elle donne le sentiment à tort ou à raison que l’Elysée cherche à contrôler la sphère médiatique et ce de manière plus insidieuse que cela ne se faisait dans le passé. Le Président de la République semble de toutes les manières entretenir des rapports ambivalents avec les journalistes entre défiance et mépris. Cette volonté d’élever le débat, de frapper les esprits par chaque intervention et de déjouer la course à la petite phrase ne risque-t-elle pas de fermer le robinet de l’information au détriment de l’exigence démocratique ? Ceux qui ont permis l’élection de Macron ne sont-ils pas naturellement les plus enclins à rejeter un tel comportement ?

 

Je ne crois pas que le Président ait un quelconque mépris pour les journalistes dont il n’a peut-être pas encore besoin maintenant mais qui pourront lui être très utiles à un moment ou à un autre de son mandat. De ce point de vue, ce serait une erreur qu’il instrumentalise à son compte un certain populisme de base à l’encontre des journalistes. Toutefois, son rapport différent avec le monde journalistique peut s’expliquer assez simplement. Macron est un homme politique et a fortiori un Président, très jeune, il n’a pas fait ses classes ni commencé sa carrière avec la plupart des journalistes politiques influents aujourd’hui et qui sont d’une génération au-dessus. De plus, au-delà du nécessaire temps de calage dont il a besoin, Emmanuel Macron avait annoncé qu’il souhaitait un exécutif plus collectif, la maitrise de sa propre parole se conjugue avec la capacité de ses ministres, souvent experts de longue date sur les sujets relatifs à leur portefeuille, de faire preuve de beaucoup plus de pédagogie. Ce choix d’une structure horizontale avec des ministres qui maitrisent leur sujet est à mon sens la bonne recette. Elle avait d’ailleurs manqué cruellement sous le quinquennat précédent.

 

Dans les faits, Macron parvient-il réellement à atteindre l‘objectif de communication qu’il se préconise à lui-même ? Ces efforts de théorisation du discours politique et de mise en scène de sa stature présidentielle entre renouveau et classicisme ne sont-elles pas en partie contradictoires ? Bruno Cautrès a ainsi récemment écrit à propos du Président que son souci de la perfection littéraire et théorique entraînait comme un « trop-plein de mots, de belles phrases aux contenus généraux (qui) venaient contredire le message (du renouveau) »

 

Il est tout à fait exact de dire que “ et je crois qu’il ne s’agit pas simplement d’une posture. Lui-même avait présenté les choses en s’appuyant sur l’existence dans le discours politique de trois niveaux. Un niveau technocratique qu’il peut tout à la fois critiquer parce qu’il abonde dans la parole politique et mettre en même temps en pratique dans son approche des dossiers, car il reste aussi un homme de dossiers. Viennent ensuite le niveau de la réalité et celui de l’idéologie. Macron n’est certainement pas un idéologue, le fait qu’il ait une connaissance réelle des grandes théories politiques et de philosophie politique, contrairement à beaucoup de ses prédécesseurs, ne change rien à cela. Tout en demeurant un véritable pragmatique, il pense toutefois que c’est par une lecture forte et originale du monde et de ses enjeux qu’il pourra installer son autorité. Il me semble que ces deux approches ne sont pas contradictoires.

 

On a pu identifier une communication à deux niveaux : celle du monarque républicain et celle qui passe par une posture à la Obama/Trudeau. Cette habileté à jouer sur les deux tableaux permet de s’adresser à des publics très différents (jeunes et moins jeunes, opinion internationale etc.). Mais le risque n’est-il pas d’agacer un peu plus un électorat notamment populaire, peu réceptif à ces symboles et à ce qu’incarne le président ? Derrière cette question, il y aussi le sujet de la supposée opposition entre patriotes et libéraux mondialistes.

 

L’électorat populaire ne le jugera pas sur sa communication mais sur ses résultats. J’avais dit que Macron était l’un des seuls réellement de gauche, un homme pour lequel les inégalités comptent. Macron, à l’inverse de beaucoup au PS, n’a pas une vision de la société en classes, en déduire pour autant qu’il est un libéral est un travers tout à fait propre à la conception française du libéralisme, Macron n’est pas le Alain Madelin de 2017. Pour autant, il est exact de dire qu’il a une approche et un discours beaucoup plus centrés sur l’individu. Je dois rappeler ici que tout un courant considérable de la gauche post 1968 n’était pas marxiste mais anarchiste et que ces derniers croyaient aussi au poids fondamental de l’individu. Contrairement à ce que l’on croit c’est bien davantage cette gauche-là qui a évolué vers une forme de social-démocratie que la gauche anciennement marxiste qui elle en revanche a toujours été mondialiste comme vous dites.

 

En ce sens je ressens une parfaite cohérence avec mon propre cheminement intellectuel au sein de la gauche. La question des français les plus populaires qui souffrent de la mondialisation n’est pas pour autant un faux sujet, bien au contraire. Mais ces français dont nous parlons ont beau, et peut être plus que jamais, être les victimes de la mondialisation quand les « mondialistes » en sont les premiers bénéficiaires, ils ne se conçoivent pas plus en classe que les cadres supérieurs. Les ouvriers de Whirlpool sont bien entendu en train de perdre à l’échelle de leur usine une appartenance à une communauté mais pour autant ils n’ont pas pu, à ma connaissance, bénéficier d’une mobilisation d’un hypothétique monde ouvrier. Le temps des caisses de solidarité est révolu et les catégories les plus populaires n’échappent pas à ce processus d’individualisation.

 

A ce sujet, vous préconisiez pour les partis d’individualiser leur approche de service, à l’instar d’autres marchés. Le modèle En Marche peut-il aider à comprendre ce que vous entendez par là ? On sait notamment que le parti sondait en permanence l’opinion pendant la campagne à l’occasion de réunions publiques. Ne risque-t-on pas de tomber dans l’écueil classiquement décrit ? Pilhan lui-même a instauré l’usage intensif des sondages mais il mettait en garde Mitterrand et Chirac sur le danger de calquer leurs programmes sur les résultats de ces derniers.

 

D’abord, il convient de rappeler que le rôle traditionnel du parti est précisément d’agréger un électorat qui se retrouve sur un socle ou un plus petit dénominateur commun, dès lors cette idée d’individualisation de l’offre peut paraître incongrue. Mais j’en reviens à mon analyse sur l’évolution de la société. L’égoïsme collectif est un fait, la jalousie sociale n’a jamais été aussi forte, celle que l’on appelle l’économie du partage ne repose pas du tout, contrairement à ce que son nom indique, sur la maximisation de l’intérêt collectif. Je ne crois pas qu’il faille s’en réjouir, et je ne crois pas non plus que le Président soit un individualiste. Mais l’enjeu est désormais de se servir de ce fait social pour parler au plus grand nombre et, chemin faisant, trouver un moyen terme entre la somme des intérêts particuliers et l’intérêt collectif. Au fond ce n’est rien moins qu’un système d’intérêts mutuels dans lequel le groupe est rendu légitime par le gain individuel, on retrouve ici un thème de 2007, le « gagnant-gagnant ».

 

Quant à savoir comment parvenir à mesurer les souhaits de chacun, je serais bien chanceux si je le savais. Les sondages sont évidemment un outil et la théorie politique sur la base de laquelle ils se sont renouvelés au travers de Buchanan et Tullock dans leur célèbre The Calculus of Consent est assez proche de la perspective « macronienne ». Ces deux auteurs voient l’offre et la demande politique comme un marché parmi tous les autres, marché au sein duquel les individus font leur choix uniquement en fonction de leurs intérêts particuliers. L’agrégation d’une majorité basée sur des sommes d’intérêts est selon ces deux économistes la seule alternative à l’atteinte d’une unanimité impossible d’une part et à la tyrannie de la majorité dans des Démocraties où l’intérêt général est érigé en mythe d’autre part.

 

La stratégie qui consiste à initier les réformes pendant l’été n‘est-elle pas très court-termiste ? Ne risque-t-il pas de se retrouver face à la rue très vite, surtout dans un contexte de délégitimation extrême des institutions ? Vous parlez vous-même d’une grande proportion de français qui considère leur “je hors du jeu” et selon une étude IPSOS Cevipof, les trois quarts des abstentionnistes se sont délibérément refusés à aller voter au deuxième tour des législatives. Comment déminer cette opposition à tout le moins passive ? que savez-vous de la façon dont le Président anticipe les mouvements à venir ?

 

Macron doit absolument retrouver une forme de rééquilibrage des institutions politiques car effectivement la délégitimation est totale. Le risque de mobilisation dans le cas contraire serait très important. S’il échoue à contenir ce mouvement, il adoptera sans doute la stratégie du progressiste contre les conservateurs de gauche et pourra ainsi s’assurer, si ce n’est du ralliement de la droite, du moins de son silence, ce qui amplifiera d’ailleurs le désarroi de cette dernière puisqu’elle ne pourra pas se ranger aux côtés de manifestants qu’elle a toujours combattus. Dans l’immédiat, Macron danse sur un fil avec deux syndicats dont toutes concessions à l’un peut entrainer une rupture de confiance avec l’autre. A plus long terme, Macron n’a donc probablement pas d’autre choix que de construire une autre République qui n’est peut-être pas la sixième de Mélenchon mais qui n’est pas non plus la cinquième telle qu’on la connait.

 

On assiste à une redéfinition du paysage politique, la polarisation voulue, voire provoquée par le Président, ne semble pas empêcher la fragmentation avec l’émergence de nouveaux mouvements. Ces derniers ont pour dénominateur commun de se structurer autour d’outsiders (Taubira, NVB, Hamon). Ces mouvements cherchent-ils à tirer profit du modèle En Marche dont vous êtes l’artisan ? Pensez-vous qu’ils incarnent effectivement une nouvelle manière de faire de la politique ou n’est-ce qu’une illusion ?

 

Contrairement à ce que vous dites, je ne crois pas que nous ayons atteint une forme totale de polarisation. Les électeurs jusqu’à l’élection de 2012 votaient avec un semblant d’adhésion et de croyance, désormais ils votent davantage pour des raisons précises, identifiées dans les programmes. L’agrégation d’électeurs, certes relativement faible, réalisée par le Président traduit le fait que le vote est le fruit d’un raisonnement qui conduit à décider de voter pour un candidat parce qu’on a plus de raisons de le choisir que de ne pas le choisir. On a donc en vérité au sein même d’un électorat, des clivages importants. Il est vrai toutefois que le clivage entre conservateurs et progressistes dépassant le clivage droite-gauche est pertinent : il y a dans le conservatisme social de Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen beaucoup de points communs dont celui du choix de la rente.

 

Sur la deuxième partie de votre question, je crois qu’il faut comprendre qu’En Marche a véritablement mis en pratique la notion d’horizontalité durant la campagne. Prétendre que le parti ne va pas évoluer dans son organisation dans les prochains mois serait mentir, mais les statuts montrent aussi une volonté d’inclure les militants au sein des organes de direction. Pour le reste, il faut prendre avec beaucoup de recul les initiatives des uns et des autres, d’abord parce que la gauche traditionnelle est moribonde et ensuite parce qu’ils correspondent à des techniques de communications habituelles, même En Marche n’échappe pas à la stratégie du Brand Marketing. L’idée de lancer un parti sur un nom ou de créer un média propageant les idées d’un parti qui possède une marque forte comme En Marche n’a rien de nouveau, rappeler vous de la revue Vendredi lancée par François Mitterrand.

 

Comment voyez-vous la suite du jeu politique se dérouler ? Macron a-t-il à craindre sur sa gauche ? Va-t-il à terme chercher à se débarrasser des dits Républicains constructifs et de son premier ministre ?

 

En ce qui concerne sa stratégie à droite, Macron est parti pour continuer à se servir d’Edouard Philippe et de ses soutiens car ils lui sont utiles dans son projet de démantèlement de la droite qui prendra encore un peu de temps. Sur le Modem, Macron a réussi à conserver la fidélité de Bayrou alors même qu’il n’en a pas besoin et que c’est une litote de dire qu’il l’a magistralement poussé à la démission. Sur l’aile gauche, le PS est définitivement mort mais Mélenchon qui a sérieusement pensé qu’il pouvait être Président en 2017 n’a pas renoncé à l’idée qu’il pourrait bien l’être un jour, les déboires du FN ayant attisés, peut-être à raison, cette conviction. Paradoxalement, le plus gros danger pour Macron se situe au sein même de sa propre majorité, car si son gouvernement est dirigé par un homme de droite, en revanche les parlementaires En Marche sont majoritairement issus des rangs du PS dont ils sont des apparatchiks ou auraient pu l’être un jour pour les plus jeunes issus notamment du monde associatif. Cette tension entre le pouvoir exécutif et législatif, encore invisible, pourrait pousser le Président à dissoudre l’Assemblée au milieu de son mandat.

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